Marche

Une sorte de révélation me vint à l'hôpital. J'étais malade à New York. Je me demandais où j'avais déjà vu des demoiselles marchant comme mes infirmières. J'avais le temps d'y réfléchir. Je trouvai enfin que c'était au cinéma. Revenu en France, je remarquai, surtout à Paris, la fréquence de cette démarche ; les jeunes filles étaient Françaises et elles marchaient aussi de cette façon. En fait, les modes de marche américaine, grâce au cinéma, commençaient à arriver chez nous. C'était une idée que je pouvais généraliser. La position des bras, celle des mains pendant qu'on marche forment une idiosyncrasie sociale, et non simplement un produit de je ne sais quels agencements et mécanismes purement individuels, presque entièrement psychiques. Exemple : je crois pouvoir reconnaître aussi une jeune fille qui a été élevée au couvent. Elle marche, généralement, les poings fermés. Et je me souviens encore de mon professeur de troisième m'interpellant : « Espèce d'animal, tu vas tout le temps tes grandes mains ouvertes ! » Donc il existe également une éducation de la marche.

Marcel Mauss, « Les techniques du corps »,  in Sociologie et anthropologie, p. 368.

L’anecdote de Marcel Mauss nous parle donc de la transformation du corps féminin qu’entraîne la première guerre mondiale et dont le cinéma devient, à la fois, le témoin et l’acteur. Il popularise un corps féminin en action, que la fiction permet de libérer du regard conventionnel. (…) Ce que nous rappelle l’anecdote de Mauss, c’est que le cinéma est plus qu’un reflet de la mode, même si les couturiers vont utiliser l’écran, comme ils avaient utilisé la scène, pour promouvoir leurs collections. Le spectacle cinématographique est devenu, du fait de sa popularité, un lieu de réflexion, et donc d’évolution, des conduites corporelles. Il a contribué, de ce fait, à la transformation de la condition de la femme, en participant à la transformation de l’imago féminine chez les hommes comme chez les femmes.

Jean-Marc Leveratto, « Les techniques du corps et le cinéma », 2006, pp. 30-31.

Le cinéma, en transportant l’image prestigieuse de la star américaine et en la proposant comme un modèle positif au public féminin, transforme donc à la fois l’attitude mentale et la conduite physique des jeunes filles françaises, dont certaines adoptent consciemment en public la manière spectaculaire de marcher utilisée par la star, et prennent plaisir à le faire. On comprend donc l’importance qu’accorde Marcel Mauss, dans l’anecdote de la révélation, au cinéma. Le cinéma est à la fois le chaînon manquant, l’expérience visuelle qui explique le sentiment d’« inquiétante étrangeté » suscité par le spectacle des infirmières, et un modèle de compréhension du phénomène de transmission d’une technique du corps. Il permet de voir en effet, comment marche une technique du corps, comment marche, par le fait, la démarche humaine. Le cinéma ne fait pas que transporter à distance l’image d’une démarche associé à l’image d’un corps féminin jeune et désirable. Mais il en démontre l’efficacité non seulement dans l’espace de fiction cinématographique, où elle séduit les personnages masculins, mais dans la vie réelle, par le plaisir admiratif qu’elle suscite chez les spectateurs. En imitant les manières de la star, les jeunes filles françaises s’approprient ce faisant un « art d’utiliser le corps humain » réellement efficace esthétiquement – il retient le regard des hommes – en raison à la fois de cette efficacité esthétique et de son acceptabilité éthique. (...) Le cinéma comme lieu de représentation de l’efficacité idéale d’une certaine démarche féminine, mais aussi comme lieu de constatation par les spectatrices de l’efficacité réelle de cette démarche sur les spectateurs, est le vecteur de sa diffusion culturelle.

Jean-Marc Leveratto, « Lire Mauss. L’authentification des « techniques du corps » et ses enjeux épistémologiques », 2006, pp. 24-25.