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Anthropologie visuelle et techniques du corps

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Le corps au travail

 

Aucun extrait de film dans ce chapitre

 

C) L’approche filmique

2. Méthodologie

2.1. Le corps du cinéaste au travail

Jean Rouch explique qu’il n’utilise ni tripode ni zoom à cause d’une nécessité de proximité corporelle entre le cinéaste et les personnes filmées.

Pour moi, donc, la seule manière de filmer est de marcher avec la caméra, de la conduire là où elle est le plus efficace, et d’improviser pour elle un autre type de ballet où la caméra devient aussi vivante que les hommes qu’elle filme (…). Cette improvisation dynamique – que je compare souvent à l’improvisation du torero devant le taureau – ici, comme là, rien n’est donné d’avance, et la suavité d’une faéna, n’est pas autre chose que l’harmonie d’un travelling marché en parfaite adéquation avec les mouvements des hommes filmés.i

Pionnier en la matière, Jean Rouch encourage l’apprentissage par les anthropologues-cinéastes d’une technique du corps adaptée au tournage caméra à la main.

La construction d’un film requiert non seulement la maîtrise de l’instrument corporel, fondée sur une exécution contrôlée de techniques du corps spécifiques, mais également une confusion des rôles de cinéaste (metteur en scène) et d’observateur – quelle que soit sa discipline – au sein de la même personne.ii

2. Méthodologie

2.1. Le corps du cinéaste au travail (suite)

C’est dans cette perspective que a été crée, à la fin des années 1970, par "l’école de Nanterre" un enseignement des techniques du corps pour le tournage à la main.iii

L'ensemble de ces apprentissages a pour finalité de faire acquérir au futur observateur-cinéaste une attitude -tant physique que mentale- caractéristique de l'observation filmique. En effet, ayant comme point de départ de son appréhension les manifestations sensibles de l'observé (gestes, postures, manipulations, objets, milieu matériel, etc.), le cinéaste est amené à développer une imagination visuelle -ou plus exactement audiovisuelle- différente de l'imaginaire verbal prédominant chez l’enquêteur qui use de l'observation directe non outillée et de l'enquête orale.iv

La manière dont le cinéaste déploie son corps joue un rôle important dans la qualité de sa relation avec les personnes filmées et ses possibilités d’adaptation à l’espace.

2. Méthodologie

2.1. Le corps du cinéaste au travail (suite)

A propos du tournage de son film Variations techniques en institut de beauté(dont deux extraits sont présentés en B) 1.2. Techniques corporelles, p.4), Nadine Michau explique comment son corps filmant a su s’adapter à son sujet dans l’espace restreint de la cabine de soins esthétiques.

A l'institut de beauté, le corps du cinéaste occupe une place importante dans l'étroite cabine de soin. Le silence doit s'installer progressivement afin que la patiente parvienne à l'état de relaxation souhaité. Nous avions décidé de filmer pieds nus et adoptions des postures acrobatiques afin de ne pas heurter des éléments du dispositif de travail également en contact avec les corps filmés (fauteuils, tabourets, etc.). Lorsque, par exemple, nous nous trouvions à l'extrémité du fauteuil de soin et tentions d'approcher notre caméra du visage de la cliente, nous devions nous courber et nous retrouver en équilibre de façon à ce que notre corps ne pèse sur aucun point d'appui en contact avec le corps de la cliente. Cet exemple, parmi tant d'autres, met en évidence le fait que nous devions alléger nos mouvements, glisser dans l’espace, éviter de rendre sensible notre présence et d’émettre du bruit. (...) Le corps filmant s’adapte au corps du sujet qu’il filme, se transforme, en épouse les contours. v

2. Méthodologie

2.1. Le corps du cinéaste au travail (suite)

La caméra offre à l’anthropologue-cinéaste la faculté de transgresser des règles interpersonnelles de proximité corporelle, de même qu’elle l’autorise parfois à occuper des espaces qui lui seraient normalement interdits.

La participation des personnes filmées à la mise en scène du cinéaste, ou plus exactement, à ce qui la sous-tend, n’est pas due au hasard. Elle découle d’une qualité importante de l’observation cinématographique : sa capacité à transgresser les règles rituelles qui gouvernent les rapports de « proxémie » existant entre les personnes dans toute situation de la vie quotidienne ou cérémonielle. De telles transgressions sont inconcevables au cours de l’observation directe, spontanément soumise aux règles de distance en vigueur dans les situations qui, scénographiquement, s’apparentent à elle, telles que la conversation ou la contemplation. (...) Outre le fait de pouvoir transgresser les distances rituelles observées dans la vie quotidienne, l’observation filmique autorise celui qui la pratique à se placer en des parties du milieu de l’action qu’un ami, un familier ou un observateur non cinéaste n’oseraient occuper, en raison du caractère surprenant, voire même incongru, de tels emplacements.vi

2. Méthodologie

2.1. Le corps du cinéaste au travail (suite)

Le corps du cinéaste se prolonge dans ses instruments de tournage qui évoluent continuellement depuis l’invention de la cinématographie. Ces instruments ont une influence majeure sur la mise en scène des films et les choix méthodologiques. Aujourd’hui les techniques de video légère numérique offrent des caractéristiques particulièrement intéressantes pour le travail de l’anthropologue cinéaste.

Chercheur de terrain en raison de la discipline qu'il pratique, l'anthropologue-cinéaste est conduit à employer des techniques audiovisuelles légères ou ultra-légères, adaptées à la conduite d'une enquête se déroulant dans le milieu même où évoluent les enquêtés. (…)

En raison de la discrétion de ces techniques, le cinéaste bénéficie de meilleures conditions d’insertion dans le milieu observé. (…) le tournage devient moins impressionnant pour les personnes filmées (…). La grande facilité d’utilisation des appareils d’enregistrement, l’augmentation de leurs capacités (longue durée d’enregistrement continu, images et sons synchrones, tournage en lumière faible, etc.) influent sur la mise en scène filmique : la gamme des options scéniques s’étend.vii

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