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Anthropologie visuelle et techniques du corps

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Le corps au travail

 

Aucun extrait de film dans ce chapitre

 

C) L’approche filmique

1. Mise en scène

1.1 Mise en scène et auto-mise en scène

La représentation cinématographique comporte nécessairement ce qu’on appelle une « mise en scène ». Même quand le cinéma documentaire n’a pas recours, contrairement au cinéma de fiction, à des acteurs et à leur direction par le réalisateur, ainsi qu’à la construction des décors, etc., la réalisation cinématographique ne peut pas se passer de la mise en scène qui concerne les modes de présentation du réel.

(…) certains continuent à penser, contre toute évidence, que le film ethnographique peut échapper à la mise en scène, alors que celle-ci est une donnée inévitable de toute réalisation filmique, même documentaire.i

Le réel, qu’il n’aura pas mis en scène, se présente au cinéaste, tout comme à l’anthropologue, avec ses propres formes de présentation, individuelles, collectives et concernant également l’environnement, naturel et humanisé, dans lequel prennent place les actions filmées.

C’est dans les années 1950 que Erving Goffman commence à analyser le réel du point de vue de la présentation de soi - individuelle et collective, donc socioculturelle -, en le regardant comme une mise en scène que toute société opère au quotidien ii. La communication non-verbale du corps occupe une place importante dans cette approche.

1. Mise en scène

1.1 Mise en scène et auto-mise en scène (suite)

En accord avec cette conception, Claudine de France introduit en anthropologie filmique le concept d’auto-mise en scène.

Inhérente à tout procès observéiii, l’auto-mise en scène ne peut faire abstraction de la présence de l’observateur, donc du chercheur dans le cas de l’enquête de terrain ethnographique. En anthropologie filmique, l’ethnologue se présente avec la caméra, dans le double rôle de chercheur et de cinéaste. Ainsi, l’auto-mise en scène observée peut être influencée par la présence non seulement du chercheur mais aussi de la caméra. Pour toute modification du comportement des personnes filmées que l’on peut détecter comme imputable à la présence de la caméra (ou à l’action filmique de l’anthropologue-cinéaste) Claudine de France propose d’utiliser le terme de profilmie, ainsi définie :

Manière plus ou moins consciente dont les personnes filmées se mettent en scène, elles-mêmes et leur milieu, pour le cinéaste ou en raison de la présence de la caméra.iv

La profilmie peut se présenter de manière très visible pour l’anthropologue-cinéaste ou, au contraire, être difficilement détectable.

Les réactions profilmiques évidentes ne sont pas nécessairement les plus gênantes car elles se dénoncent par elles-mêmes, et l'on peut agir en vue de les modifier. De plus, ce type de profilmie est en général limitée aux premiers contacts avec la caméra. Elle se réduit progressivement au fur et à mesure que les personnes filmées s’habituent à sa présence.

1. Mise en scène

1.1 Mise en scène et auto-mise en scène (suite)

Cette modification des comportements peut résulter de la manière dont les personnes filmées s’imaginent la communication audiovisuelle, dont le modèle est notamment celui proposé par la télévision. Les modifications profilmiques de l’auto-mise en scène des personnes filmées, ont rarement lieu dans l’intention d’entraver le travail de l’anthropologue-cinéaste.  Elles sont en revanche souvent motivées par le souci de coopérer à la bonne réalisation du film et de contrôler l’image d’eux-mêmes que celui-ci est censé transmettre.

En exemple, on a vu souvent des personnes au travail s’habiller de manière « plus convenable » en vue d’être filmées. De même, ils peuvent modifier leurs postures ou leur rythme de travail pour permettre au cinéaste de mieux filmer le processus ; supprimer des opérations ou des moments de pause considérés comme inessentiels à la présentation de leurs activités.

Désormais entré dans le « lexique » de la discipline, la profilmie renvoie au problème bien connu de l’approche scientifique du réel pour lequel, d’un côté le chercheur ne souhaite pas modifier le réel qu’il veut connaître par sa propre action vouée à la connaissance, mais de l’autre il a conscience que toute action de connaissance recèle la possibilité d’une modification, souvent indécelable, sur le réel.

On reviendra sur la question de la profilmie dans le deuxième chapitre de cette partie

1. Mise en scène

1.1 Mise en scène et auto-mise en scène (suite)

La mise en scène de l’anthropologue-cinéaste commence à prendre forme au tournage — là où il rencontre l’auto-mise en scène des personnes filmées, pour s’achever avec l’organisation synthétique et ultérieurement élaborée dans la phase de montage — avec l’éventuel rajout d’éléments qui n’ont pas été enregistrés lors du tournage, c’est-à-dire des éléments ajoutés a posteriori, en post-productionv — souvent extra-cinématographiquesvi, comme le commentaire oral ou les informations écrites sur l’image.

Pour la recherche en anthropologie filmique, les phases qui s’intercalent entre le tournage et le montage sont elles aussi d’une importance capitale. Il s’agit essentiellement de mettre en place une observation du réel différée, répétée et éventuellement partagée à partir de la vision des enregistrements effectués. Ainsi, la recherche peut s’affiner et s’approfondir. On le verra dans le chapitre dédié à la méthodologie.

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