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Anthropologie visuelle et techniques du corps

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Le corps au travail

 

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B) Le corps au travail

3.2. Le corps dans le temps

Tout travail du corps présente une articulation du temps d’exécution qui n’est pas uniquement fonction de ce qui est nécessaire à l’accomplissement de la tâche, mais est également dicté par le contexte culturel dans lequel l’action s’effectue. Du point de vue anthropologique, la prise en compte de ces différentes dimensions temporelles est nécessaire pour que l’analyse se différencie de la pure description de la technique et inclue le comportement humain culturellement déterminé du corps au travail.

Ainsi, peut-on différencier dans le cycle temporel du corps au travail des temps forts, faibles ou encore des pauses. Ces différentes temporalités peuvent recouvrir, ou non, un caractère strictement nécessaire au bon déroulement du processus.

Un processus technique implique différentes phases qui s’enchaînent temporellement de manière immédiate ou non, mais dont l’ordre d’exécution est obligatoirement respecté aux fins du bon déroulement de l’activité.

3.2. Le corps dans le temps (suite)

De même qu’on l’a vu pour l’enchaînement des activités dans l’espace (voir B) 3.1. Le corps dans l’espace p. 3), quand les activités des agents s’articulent dans le temps de manière strictement nécessaire à l’exécution technique de l’activité on identifie une chaîne temporelle.

Il ne suffit pas que les phases d'un procès paraissent s'enchaîner directement les unes aux autres pour que le cinéaste puisse affirmer être en présence d'une véritable chaîne temporelle. Encore faut-il que cet enchaînement soit nécessaire au déroulement du procès. Aussi dirons-nous qu'une chaîne proprement dite est composée de maillons - phases ou opérations - qui se suivent immédiatement de façon impérative, parce que toute interruption dans le déroulement de l'activité de l'agent compromettrait la bonne marche du procès, ou l'objectif poursuivi par le - ou les – agents.vii

3.2. Le corps dans le temps (suite)

L’observation filmique sur le terrain est un outil privilégié pour découvrir les différentes temporalités des activités étudiées. Les enchaînements temporels des phases des activités sont décrits par Claudine de France en partant de l’expérience faite lors du tournage de son film Laveuses.

Ainsi, lorsqu'il nous fut donné de filmer les ménagères de Laveuses au lavoir, nous eûmes le souci d'enregistrer en continuité la plupart des moments correspondant au passage d'une opération à la suivante: du lavage au rinçage, du rinçage à l'essorage, etc. Cela nous permit de découvrir l'absence totale de pauses dans ces moments d'articulation. Or, la nature même du travail n'exigeait pas des laveuses une telle continuité dans l'activité matérielle. Aussi avons-nous été conduite à distinguer diverses formes d'enchaînement entre les phases de l'activité. Les unes, dues aux contraintes physiques ou rituelles du procès lui-même, méritent seules d'être qualifiées de chaînes; les autres, purs produits de l'auto-mise en scène résultant d'un libre agencement de la part de l'agent, créent simplement l'illusion d'un enchaînement nécessaire, et doivent être considérées de ce fait comme des pseudo-chaînes. Ces deux notions, parfois déroutantes pour le lecteur lorsqu'elles sont appliquées à l'espace, lui paraîtront sans doute plus familières dans leur application au temps, parce qu'elles s'inspirent alors plus directement de la notion de « chaîne opératoire » découverte par André Leroi-Gourhan.viii

3.2. Le corps dans le temps (suite)

3.2.1. Temps forts

On considère comme un “temps fort” toute temporalité nécessaire à l’exécution technique impliquant directement l’action du corps. Sa prise en compte dans la description filmique est évidemment nécessaire, mais la condensation dans un film des seuls temps forts du travail du corps réduirait, on l’a vu , la portée anthropologique de l’étude de la technique.

Au cœur de l’action technique, les temps forts sont présents dans tout travail du corps, donc dans toute activité filmée. Voyons quelques exemples de réduction aux seuls temps forts.

La phase de raclage en aciérie, extrait du film de Gilles Remillet Ouvriers de Tamaris présente de manière évidente un temps fort de cette activité.

De même, aucune interruption n’est possible dans la phase de soulèvement de la grosse pierre, temps fort de la phase de pressurage durant la vinification traditionnelle aux îles Éoliennes, filmée par Silvia Paggi.

Toute action du corps au travail implique donc des temps forts, et les exemples d’extraits des films pourraient ici se multiplier. Voyons plutôt quelques exemples de temporalité que l’on ne considère pas comme des temps forts de l’action du corps.

3.2. Le corps dans le temps (suite)

3.2.2. Temps faibles et pauses

Dans l’analyse d’une activité, on considère comme faibles des temporalités incluses dans le processus observé mais qui ne sont pas centrales dans l’exécution de la tâche. Sont de cet ordre, par exemple, les préparatifs pour mettre en place les outils nécessaires à l’exécution du travail ou encore leurs rangement une fois la tâche terminée. Voyons, par exemple, l’un de ces moments de rangement à la fin de la vinification traditionnelle aux îles Eoliennes, extrait du film Fils de jambe tordue de Silvia Paggi, ou encore celui du nettoyage des corbeilles à la mer, travail qui se déroule parallèlement aux phases de pressurage du marc de raisin dans le cellier.

3.2. Le corps dans le temps

3.2.2. Temps faibles et pauses (suite)

Les pauses dans l’exécution d’un travail peuvent être obligées, nécessaires à l’exécution de l’activité, ou facultatives, dictées par le choix de l’agent. Claudine de France analyse ainsi les pauses obligées :

Séparations nécessaires, les pauses obligées affectent l'activité de l'agent sans interrompre le déroulement du procès, dont elles assurent la progression. Aussi ai-je proposé de les qualifier de chaînes invisibles, voulant ainsi mettre l'accent sur leur fonction de liaison nécessaire entre des moments du procès, malgré une cessation provisoire de l'activité des agents. De telles pauses se rencontrent fréquemment dans les procès de type culinaire : par exemple l'interruption qui permet au couscous de gonfler, au rôti de cuire ; ou encore, dans les travaux relatifs au bâtiment : par exemple, la pause qui laisse à une première couche de peinture le temps de sécher avant que ne soit étendue une seconde couche, au ciment celui de durcir, etc.ix

3.2. Le corps dans le temps

3.2.2. Temps faibles et pauses (suite)

Un exemple de pause dans le temps de travail peut être extrait du film de Silvia Paggi Fils de jambe tordue. Dans cet exemple, la pause s’amorce à la fin de l’exécution d’un temps fort du travail dans la phase de pressurage : le soulèvement de la grosse pierre.

[Voir l’extrait "Pressurage" en entier]

La nécessité de cette pause est doublement dictée par le cycle technique du processus, afin que du tas de raisins sous pression sorte tout le mout, et par le rythme dans lequel ce travail est effectué dans la société concernée, qui prévoit des pauses afin que les agents reprennent leurs forces. Ainsi un repas est toujours servi lors d’une longue pause qui correspond à l’accopolissagemplissement à mi-matin des principales phases de vinification dans le cellier, qui débutent la nuit.

Une pause très brève, mais sans doute nécessaire, est celle qu’effectue l’ouvrier pour boire durant la phase de polissage du film Hommes et objets de la dinanderie de Fes-Ovales de Baptiste Buob [Pause de polissage]

[voir l’extrait « Polissage » en entier]

3.2. Le corps dans le temps

3.2.2. Temps faibles et pauses (suite)

Dans cet extrait du film de Silvia Paggi Observation filmée d’une activité quotidienne féminine chez les Bété, la mère est contrainte à une brève pause dans son travail de lavage de la vaisselle pour accepter les bouchées que lui offre d’abord sa petite fille puis, par émulation, son fils un peu plus âgé.

La pause proprement dite du corps au repos, sans fonction apparente lors d’une phase du travail artisanal, est montrée dans le film Hommes et objets de la dinanderie de Fes - Ovales de Baptiste Buob [pause].

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