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Anthropologie visuelle et techniques du corps

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Le corps au travail

 

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Liste des extraits de ce chapitre

B) Le corps au travail

2. Gestes et postures

On a vu, tout particulièrement pour les techniques rituelles, l’importance culturelle que Marcel Mauss attribuait au geste :

On fait un geste non seulement pour agir, mais encore pour que les autres hommes et les esprits le voient et le comprennent.i

Les gestes et les postures des hommes et des femmes de toutes sociétés sont en eux-mêmes des techniques culturellement acquises. On communique ainsi à travers le corps, de manière plus ou moins consciente. C’est un fait hautement significatif d’une société.

On fait toujours un geste marqué par notre culture, et cela vaut aussi pour les gestes techniques. Les gestes sont sociaux à un tel degré que Marcel Mauss pensait qu’ils n’étaient pas “exportables”.

Il en va de même pour la posture.

Mauss prend en exemple la posture accroupie comme un indicateur important des différences culturelles, mais aussi des différences de comportement au sein d’une même culture selon les âges. Ainsi, il en arrive même à la prescrire pour les enfants des sociétés comme la sienne, où elle n’est pas pratiquée.

2. Gestes et postures (suite)

La position accroupie est, à mon avis, une position intéressante que l’on peut conserver à un enfant. La plus grosse erreur est de la lui enlever. Toute l’humanité, excepté nos sociétés, l’a conservé.ii

Dans la perspective qui lui est propre, l’anthropologue et linguiste américain Gordon Hewes a tout particulièrement étudié les formes de postures assises ou debout mettant en évidence l’interaction entre le conditionnement physiologique du corps et le conditionnement culturel. iii

L’illustre anthropologue britannique Raymond Firth, dont les études sur la société océanienne des Tikopia demeurent une référence en ethnologie, s’attache à une analyse des postures et des gestes de respect dans cette culture traditionnelle.iv

En France, c’est autour de la revue Geste et image qu’un ensemble d’ethnologues et sociologue s’attachent, dans les années 1980, à aborder ce sujet, développé toutefois essentiellement en relation avec la communication verbale, comme on l’a vu dans A) 3.2. Gestes de communication.

On a donc l’habitude de distinguer dans l’activité du corps les gestes et les postures. Ce qui les différencie, apparemment, c’est la stabilité de la posture face à la dynamique de la gestuelle. Cependant il est parfois difficile de les analyser séparément car ces deux aspects ont entre eux une relation très étroite. C’est ce que souligne Claudine de France pour l’anthropologie filmique.

2. Gestes et postures (suite)

Il existe diverses manières de concevoir gestes et postures.
Deux d'entre elles concernent plus particulièrement l'ethnologue-cinéaste. La première consiste à considérer que la posture succède au geste lorsque le corps passe en partie, ou dans son ensemble, de l'état de mouvement à celui de repos. (…) La seconde manière d'envisager l'activité corporelle consiste à voir dans la posture ce tonus que conserve l'ensemble du corps en toutes circonstances, grâce à la rigidité relative du dispositif ostéo-musculaire. L'agenouillement prolongé des lavandières de Laveuses sur la pierre du lavoir, tandis que leurs mains frottent le linge, en est un exemplev

2. Gestes et postures (suite)

Une posture ainsi tenue longtemps est celle dans laquelle une femme Bété de Côte d’Ivoire lave la vaisselle en surplombant la cuvette.

Entendue en ce sens, la posture apparaît non seulement comme l'élément le plus constant de l'activité corporelle, justifiant à lui seul la continuité de l'enregistrement, mais comme ce qui sous-tend en permanence le comportement technique tout entier. Elle se confond, à la limite, avec l'agent lui-même, cependant que le geste peut être considéré comme une forme d'activité intermittente et souvent partielle du corps, voire même comme une succession de postures que dévoile l'analyse des photogrammes. Dans ces conditions, la délimitation du geste est incluse dans celle de la posture. L'un et l'autre sont indissociables sur l'image. Ainsi, dans la séquence de Laveuses consacrée au repassage, la posture de la petite fille qui s'arc-boute sur ses jambes en cambrant les reins, afin de résister à la traction qu'exerce sa mère sur une partie du drap qu'elles tentent de plier ensemble, est indissociable du geste par lequel elle secoue le drap et le tape contre le dessus de la table. vi

2. Gestes et postures (suite)

Pour continuer avec quelques exemples de gestes et de postures, on peut revoir des parties de la phase de polissage du film Hommes et objets de la dinanderie de Fes - Ovales de Baptiste Buob, regroupées ici pour marquer les postures qu’assume le corps des agents lors de ces gestes techniques, bien différentes chez ceux qui travaillent à la machine. La posture debout, pour travailler à la machine, démontre à quel point il est parfois difficile de différencier posture et geste, la posture du corps étant non seulement nécessaire pour effectuer les gestes, mais devenant elle-même geste.

[voir l’extrait "Polissage" en entier]

Silvia Paggi a filmé à Samoa Occidental des phases de la construction d’une grande maison dédiée aux réunions des chefs de village [fono]. On peut remarquer les postures de travail que les hommes assument en haut de l’échafaudage interne, mais aussi à l’extérieur, lors de la couverture du toit.

Dans un autre extrait du tournage de Pierre Jordan à Vanuatu, Mansip, des hommes prennent appui sur les épaules les uns des autres pour atteindre le haut de la construction d’une palissade en feuilles de cocotier.

2. Gestes et postures (suite)

Comme pour l'extrait du film Laveuses, qui montre l'agenouillement, dans plusieurs postures, de travail ou non, le corps est à même le sol et, comme le souligne Mauss pour la posture accroupievii, ces postures sont répandues dans bien des cultures traditionnelles, souvent sont dites pour cela "au sol".

Dans les exemples filmiques qui suivent, on peut voir des exemples de postures au sol jambes croisées, au Cambodge et à Samoa.

Dans le film Marmites khmères de Delphine Moreau, on a vu une potière cambodgienne modeler un pot debout. Ici on peut voir comment la femme, lors d’une autre phase du travail, s’assoit au sol jambes croisées en passant par la position accroupie.

Dans la culture samoane, la posture assise au sol est très courante. La plupart du temps, les jambes sont croisées et couvertes par les vêtements. Allonger les jambes en avant, en pointant les pieds vers quelqu’un ou vers le centre de la maison, lieu sacré, étant considéré comme impoli, on remarque des variantes à partir de la posture de base, jambes croisées. Voici quelques brefs exemples de ces postures au sol filmées par Silvia Paggi en différentes occasions : à l’école, lors de l’entrelacement des nattes, dans les moments de repos, pendant le repas, également lors d’une danse rituelle reconstituée.

2. Gestes et postures (suite)

Dans le film Fils de jambe tordue, la vinification traditionnelle aux îles Éoliennes de Silvia Paggi, on peut remarquer les postures de travail que le corps des vendangeurs doit assurer pour effectuer les vendanges dans un vignoble traditionnel (prieula) qui est constitué de vignes très basses strictement liées les unes aux autres. Ce système vise à protéger le raisin du soleil brûlant de l'été et du vent qui souffle, impétueux, tout au long de l’année - d’où le nom de l’archipel. Les vendangeurs sont contraints d’adopter des postures de travail extrêmement inconfortables pour avoir accès au raisin installé très bas.

Un autre exemple de postures difficiles du corps afin d’accomplir un travail au ras du sol est celui de la phase de construction du modèle dans une fonderie d’acier, extrait du film Ouvriers de Tamaris de Gilles Remillet.

Durant la vinification traditionnelle aux îles Éoliennes, le raisin vendangé est recueilli dans de couffins, d’abord petits, puis grands, et ensuite transporté au lieu de vinification. On peut ainsi observer des postures de portage, dont on en verra ensuite d’autres exemples. Le transport des grandes corbeilles de raisin est un travail propre aux hommes, qui les chargent sur l'épaule protégée par un sac de jute et les tiennent solidement des deux mains. La posture adoptée par les femmes lorsqu’elles doivent transporter une petite corbeille est différente, car elles ne la posent jamais sur l'épaule mais la tiennent avec les mains à la hauteur de la taille en l’empoignant par les anses.

2. Gestes et postures (suite)

Dans un tout autre contexte, deux extraits du film Soufre de Florian Geyer, sur le pénible travail des ouvriers d’une soufrière en Indonésie, montrent le portage de lourds paniers - l’un filmé le jour, l’autre la nuit.

Encore deux exemples de postures de portage extraits du film Laveuses de Claudine de France, dans lesquels on peut voir la posture de portage à la main de la cuvette de linge lavé ou le transport à l’aide d’une brouette.

Comme souvent en Afrique et ailleurs, chez les Bété les femmes portent leur petit enfant au dos. C’est ce qu’on voit dans l’extrait du film Observation filmée d’une activité quotidienne féminine chez les Bété de Silvia Paggi, dont une femme adressant ses salutations à la cinéaste transporte en même temps un ballot sur la tête en remarquable équilibre.

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