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Anthropologie visuelle et techniques du corps

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Le corps au travail

 

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Liste des extraits de ce chapitre

B) Le corps au travail

1. L’analyse des techniques

1.3. Techniques rituelles

Les actes rituels donnent à voir une technique du corps bien précise et culturellement déterminée, ainsi que le souligne Marcel Mauss pour la gestuelle {cf Chap B) 2.} :

On fait un geste non seulement pour agir, mais encore pour que les autres hommes et les esprits le voient et le comprennent.x

Les techniques rituelles s’adressent toujours à un destinataire, réellement présent ou invisible, souvent d’ordre surnaturel. La grande majorité des rituels comprend en même temps ces différents destinataires : la communauté des spectateurs et autres participants au rituel, dont l’agent lui-même, ainsi que les esprits supposés présents, à l’attention desquels le rituel est effectué.

Se donnant à voir, pour soi et pour autrui, les actions rituelles - et les techniques du corps associées - sont donc particulièrement surveillées, car de leur bonne exécution dépend le résultat envisagé, impliquant autant l’individu que la société tout entière.

En plus des rituels proprement dits, on peut également considérer que toute technique renferme une composante rituelle, à côté de son aspect matériel et/ou corporel. Cette ritualité diffuse dans toute technique du corps est ce qui la caractérise de plus en tant que fonction de communication.

1.3. Techniques rituelles (suite)

Cette fonction de communication des techniques rituelles du corps est particulièrement visible dans l’exemple des salutations japonaises, de l’extrait du film Un Ryokan à Kyoto de Nathalie Gachet.

Dans toute société, une ritualité diffuse imprègne les modes de préparation et de consommation alimentaire, au-delà des aspects qui les constituent en tant que technique matérielle. Que ce soit dans l’espace domestique ou dans des espaces publics, la manière de « se tenir à table », la disposition des corps les uns par rapport aux autres, les modes de servir les mets, sont autant d’indicateurs culturels.

Longtemps négligé par rapport aux grands axes des études anthropologiques, l’espace domestique est le lieu par excellence de comportements quotidiens fortement ritualisés. Ainsi que l’ont souligné, bien que par des approches différentes, plusieurs auteurs1, les techniques du corps et les relations spatiales des individus, observables au quotidien, sont réglées selon un système de valeurs.xii
L’espace domestique peut donc être envisagé comme lieu de représentation des structures identitaires que chaque groupe social exprime dans son comportement quotidien.xiii

1.3. Techniques rituelles (suite)

De même, la manière de préparer, assembler, cuire les ingrédients est culturellement déterminée. On peut en voir des exemples au Japon, extraits du film de Nathalie Gachet Un Ryokan à Kyoto, dans la manière de plier une serviette, de pénétrer dans une pièce pour apporter le repas, ou encore de servir les plats.

Les tournages de Silvia Paggi dans l’espace domestique des villages, en Afrique ou en Polynésie, font apparaître que la préparation et la consommation du repas dévoilent le tissu relationnel entre les différents membres de la famille, entre ceux-ci et le voisinage ou les éventuels invités.

1.3. Techniques rituelles (suite)

À Samoa, un rituel de prière collective précède toujours les repas qui voient réunis plusieurs membres de la famille élargie.

La prière, qui a lieu à plusieurs moments de la journée, est l’occasion d’observer le cercle sacré se mettre en place au quotidien dans l’espace domestique, les membres de la famille s’asseyant, jambes croisées, tout le long de l’espace central de la maison, de manière à former une sorte de cercle, y compris lorsque la base de la maison modernisée est rectangulaire. Ils ont tendance, dans le même temps, à s’appuyer contre les murs ou les poteaux de la maison. Comme dans toute circonstance formalisée, pendant les prières quotidiennes chacun se place dans la partie de la maison qui convient au statut qui lui est attribué dans une situation précise. La prière est conduite par l’un de membres de rang élevé, qui récite en adoptant une posture de grande concentration, imité par les écoutants, tous tenant souvent les yeux fermés. xiv

Les extraits qui suivent - filmés à Samoa par Silvia Paggi - montrent la prière du soir dans une famille et celle ayant lieu durant la cérémonie d’inauguration de la grande maison de réunion des chefs de village (voir plus loin dans ce chapitre). Dans le premier cas, durant la prière avant le repas, les enfants en bas âge, n’ayant pas encore intégré le comportement approprié, ont tendance à se déplacer et à faire du bruit, tandis que durant la cérémonie dans la grande maison on peut remarquer des postures manifestant une grande concentration.

1.3. Techniques rituelles (suite)

Comme dans bien d’autres circonstances, au moment du repas, les rapports hiérarchiques de la société samoane se donnent à voir par le corps, notamment par l’occupation de l’espace, dans un système proxémique {cf Chap. B)3.1} d’assignations alternantes car relatives à chaque contexte.

Tout individu, dans toute circonstance sociale (…) agit (…) en référence à une « place » (tulaga, nofo) qu’il se représente avoir par rapport aux autres personnes présentes dans cette circonstancexv.
Le moment du repas dans la maison samoane est un moment privilégié pour observer l’ordre hiérarchisé de cette société. Le partage de l’espace, les relations de proximité entre les personnes, aussi bien que l’ordre de préséance dans la consommation et les comportements de politesse qui y sont associés, tout cela contribue à faire du moment du repas une véritable représentation de la manière dont se structurent les relations sociales entre les individus, en fonction de leur âge, de leur sexe, de leur statut, et, plus que tout, en fonction de leur relation avec l’ancêtre reconnu d’un lieu et d’un contexte bien identifiés. xvi

1.3. Techniques rituelles (suite)

Les convives se disposent - à même le sol, les jambes croisées - le long de la "circonférence" de l’espace central de la maison. Selon le nombre des invités et de leurs relations, plusieurs groupes de mangeurs peuvent se constituer, parfois simultanément, parfois successivement.xvii

Sans connaître les relations hiérarchiques parmi les personnes filmées, il est difficile de comprendre les raisons sociales des relations proxémiques montrées. Pour donner tout de même quelques exemples, on peut voir les membres de la famille en bas de la hiérarchie apprêter la nourriture dans les assiettes le dos tourné aux autres, car la tache n’est pas noble.

Ils sont dans la partie arrière de la maison près de la porte qui mène à l’espace de la cuisine, celle-ci étant toujours située à l’extérieur de la maison.

Les enfants mangent après les adultes et peuvent être chargés d’éventer les commensaux importants, ainsi qu’on peut le voir lors du repas durant la cérémonie d’inauguration de la grande maison des chefs de village (voir plus loin dans ce chapitre).

1.3. Techniques rituelles (suite)

Ayant filmé à Samoa des phases de la construction d’une grande maison, lieu de réunion des chefs de village, Silvia Paggi a pu également assister à la cérémonie d’inauguration.

L’événement se prépare longtemps à l’avance, car ceux qui doivent prendre place dans le cercle sacré habitent parfois très loin - voire dans d’autres pays. Pour sa part, le chef (matai), qui incarne le "nom de la famille", doit avoir le temps nécessaire afin de réunir les denrées et les cadeaux nécessaires à la cérémonie.  (...) Le jour venu, les participants entrent en se déchaussant et vont saluer ceux qui ont déjà pris place, avant d’aller à leur tour s’asseoir, jambes croisées, le dos appuyé à l’un des poteaux de la maison, posture et positionnement identiques à ceux que prennent les matai durant leurs réunions [fono]. (...) Les salutations que j’ai pu observer consistent, pour la plupart, en une seule et franche étreinte de la main droite tendue ; plus rarement, les gens s’embrassent d’un seul baiser rapide. Les gens déjà assis ne se lèvent pas pour saluer les nouveaux arrivants. xviii

1.3. Techniques rituelles (suite)

On peut également remarquer pendant le repas de la cérémonie d’inauguration, comment en face de chaque commensal important l’on s’assoit pour éventer son assiette, comme on l’a vu lors du repas en famille.

Acte de politesse, le geste d’éventer a, semble-t-il, pour but d’éloigner les mouches, mais il m’a paru être particulièrement symbolique, et non pas seulement fonctionnel.xix

Durant la cérémonie d’inauguration de la grande maison des chefs de village beaucoup de dons sont échangés. L’arrivée des dons est annoncée à haute voix par les chefs-orateurs, chargés des déclamations rituelles. Ainsi que le prévoit la culture traditionnelle samoane, ces hommes sont tatoués à partir de la taille jusqu’aux genoux. Vers la fin de la cérémonie, un chef-orateur du village voisin déclame à haute voix à l’attention des familles réunies dans la grande maison.

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