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Anthropologie visuelle et techniques du corps

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Le corps au travail

 

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Liste des extraits de ce chapitre

A) Introduction

2. Le cinéma comme outil pour étudier les techniques du corps (suite)

2.1. Regard historique : les techniques du corps dans les premiers films ethnographiques.

À l’occasion de « l’Exposition ethnographique de l’Afrique occidentale au Champ de Mars » en 1895, Félix-Louis Regnault réalise, avec l’aide de Charles Comte et d’Étienne-Jules Marey, plusieurs séries de chronophotographies, sur le lieu même de l’exposition, mais aussi au laboratoire de Marey. Dans une communication à la Société d’Anthropologie de Paris, il présente une série de « chronophotographies ethniques » qu’il offre à ladite Société en précisant : «Nous avons, au laboratoire de M. Marey, pris la chronophotographie de trois nègres…(sic)».
Ces documents constituent les premières esquisses d’études de ce que Marcel Mauss nommera plus tard les « techniques du corps ».

C’est lors de cette première expérience que Félix-Louis Regnault prend conscience de l’immense intérêt présenté par l’image pour « l’étude de la physiologie spécifique à chaque groupe ethnique » et pour la documentation ethnographique en général. Regnault fait adopter une proposition en ce sens lors du « Congrés International d’Ethnographie » de Paris en 1900. Dès l’avènement du cinématographe, Félix-Louis Regnault n’aura de cesse de proposer la création d’un « Musée de films », proposition vainement réitérée en 1912 et 1923.v

A) Introduction

2. Le cinéma comme outil pour étudier les techniques du corps

2.1. Regard historique : les techniques du corps dans les premiers films ethnographiques. (suite)

Les premiers films ethnographiques pensés comme documentation audiovisuelle d’une recherche de terrain sont ceux tournés dans le cadre de la « Cambridge University Expedition to Torres Straits » en 1898. Organisée par Alfred Cort Haddon, cette expédition, résolument moderne de par sa conception du travail en équipe pluridisciplinaire, avait pour objet la documentation de tous les aspects de la culture des aborigènes des îles du détroit de Torres. Cependant l’originalité de la démarche résidait aussi dans la mobilisation au service de la recherche anthropologique des nouvelles technologies de l’époque : la photographie, le cinéma et le phonographe.

Malgré de nombreux problèmes techniques, de conservation notamment, Haddon rentre à Cambridge avec une série de films décrivant la production du feu et les danses cérémonielles. Le succès de la « Cambridge University Expedition to Torres Straits » fut tel qu’il contribua à la création de la première chaire d’anthropologie sociale, attribuée à Haddon à l’université de Cambridge.vi

A) Introduction

2. Le cinéma comme outil pour étudier les techniques du corps

2.1. Regard historique : les techniques du corps dans les premiers films ethnographiques. (suite)

La notoriété d’Haddon le conduisait à recevoir la visite de nombreux collègues en partance pour le terrain. Parmi ceux-ci, Rudolf Pöch, associé à l’université de Vienne, médecin de formation. Pöch, qui a aussi étudié l’ethnographie à l’université de Berlin, rencontre Haddon en 1903 car il a le projet d’une « expédition » en Papouasie-Nouvelle Guinée. Lors de son entretien, Pöch assiste à la projection des films tournés par Haddon, qui le persuade de l’extraordinaire potentiel offert par le cinéma dans le cadre de l’enquête anthropologique. Pöch fait donc l’acquisition d’une chambre photographique, d’une caméra cinématographique et d’un phonographe Edison. En Papouasie-Nouvelle Guinée, Pöch tourne en 1904 plus de deux mille mètres de pellicule et enregistre plusieurs récits, chants et pièces musicales. Rentré à Vienne durant l’été 1906, R. Pöch présente le compte-rendu de ses travaux à l’Académie des Sciences qui, favorablement impressionnée, lui confie aussitôt une mission de recherche dans une autre colonie allemande, l’Afrique du Sud. Durant près de trois ans (1907-1909), Pöch va sillonner le Kalahari où il mène sa recherche anthropologique chez les San. L’anthropologue observe et enregistre, sans toujours en comprendre la complexité, la vie quotidienne des San (alors appelés Bushmen). Il réalise notamment un film et l’enregistrement sonore d’un San parlant dans le pavillon du phonographe à rouleau de cire. [ Poch-Bushman phono ].vii

A) Introduction

2. Le cinéma comme outil pour étudier les techniques du corps

2.1. Regard historique : les techniques du corps dans les premiers films ethnographiques. (suite)

Parmi les pionniers de l’utilisation de l’image en anthropologie, il faut citer le travail des anthropologues Margaret Mead et Gregory Bateson, d’abord pour leurs recherches avec l’image fixe, à Bali de 1928 à 1936 : une analyse ethnographique qui s’appuie sur des centaines de photographies sur les mouvements et les interactions de la vie quotidienne du peuple balinais. Ces auteurs introduisent leur monographie publiée en 1942, Balinese character : a photographic analysis, comme une nouvelle méthode de présentation des conduites culturellement codifiées «en plaçant côte à côte une série de photographies mutuellement significatives.» Ils soulignent également que la description par les mots des situations présentées n’aurait pu faire l’économie d’expédients littéraires et que «grâce à la photographie la totalité des éléments de conduites peut être préservée.»

A) Introduction

2. Le cinéma comme outil pour étudier les techniques du corps

2.1. Regard historique : les techniques du corps dans les premiers films ethnographiques. (suite)

Entre 1936 et 1938, Mead et Bateson tournent à Bali et en Nouvelle-Guinée, réalisant plusieurs films, dont ceux de la série Character formation in different cultures. Le but de ces films est de s'appuyer sur les images pour analyser les interactions entre les enfants et les adultes afin d’étudier comment prennent forme certains traits de caractère dans des cultures différentes. Les enregistrements filmiques (6 000 mètres de film en 16 mm) sont donc ici réalisés pour les nécessités de la recherche.

Ce déploiement de forces fut essentiellement destiné à enregistrer les différentes sortes de comportement muet, pour lesquelles il n'existait ni vocabulaire ni méthodes conceptualisées d'observation et dans lesquelles l'observation devait précéder la codificationviii

En France, toujours dans les années 1930, c’est l’ethnologue Marcel Griaule qui intègre la production de films lors de sa fameuse expédition en Afrique - dite "Dakar-Djibouti"-, notamment chez les Dogon, dont il recueille les premières imagesix. Ces films sont destinés à une large diffusion dans les salles de cinéma auprès du public de l’époque, et leur mise en scène, qui n’est sans doute pas du ressort de l’ethnologue, s’en ressent fortement.

A) Introduction

2. Le cinéma comme outil pour étudier les techniques du corps

2.1. Regard historique : les techniques du corps dans les premiers films ethnographiques. (suite)

(…) le film était une simple illustration. Ne faisant pas partie intégrante de la recherche, il n'aidait en rien la compréhension dans la publication. Dans cette optique, le format en 35 mm, et si possible la présence d'un opérateur professionnel, garantissaient la qualité du film.x

Mais c’est avec l’anthropologue–cinéaste Jean Rouch que la France offre sa plus importante contribution à l’essor du cinéma ethnographique. Passionné de cinéma, Rouch apporte une caméra lors de son travail d’ingénieur des Ponts et chaussées en Afrique durant la deuxième guerre mondiale, et c’est grâce à son intérêt pour le phénomène de la possession, filmé par luixi, qu’il se formera à l’ethnologie à l’école de Mauss et de Griaule.

À partir de ces premières approches de l’outil caméra par les ethnologues, les exemples se multiplient. En reconnaissant comme ancêtres Robert Flahertyxii et Dziga Vertovxiii, l’histoire du cinéma ethnographique est aussi redevable à tous ces réalisateurs du cinéma documentaire grâce à leur approche anthropologique du réel.

Sans entrer plus avant dans l’histoire du film ethnographique (Cf. notamment  E. de Brigardxiv et P. Jordanxv), il convient de souligner que les techniques du corps sont très présentes dans cette production filmique, qu’elles soient ou non le thème principal du film.

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